Bibliographie

Troisième méditation sur quelques fragments d'une esthétique résistante

Exposer des œuvres d’art ne va jamais de soi. Pour un créateur, cette démarche représente même un risque inouï. Celui de soumettre ses interventions esthétiques à l’appréciation critique et sensible du public. De déclarer aboutie une étape de sa production artistique et la signer. D’en rassembler les pièces les plus pertinentes, pour faire effet. De les mettre en scène, inspirant, par cette démonstration ponctuelle, des relations sensées entre elles, surlignant des propositions d’appréciations avec l’intention de nous engager à partager des partis pris. De souhaiter d’éventuelles reconnaissances en vue d’établir de nouvelles distinctions. De miser sur la complicité efficace d’un galeriste reconnu. Enfin, cette mise en évidence publique d’enjeux personnels entraîne à d’autres conséquences qu’il faudra bien assumer à de multiples niveaux, tant symboliques, culturels, relationnels qu’économiques. Exposer, s’exposer donc puisque l’œuvre reflète son auteur et le rattrape toujours, apparaît comme l’acte d’une folie nécessaire bousculant le cours des choses alors qu’elles semblaient très bien aller d’elles-mêmes. C’est leur résister volontairement en leur opposant la présence de fragments venus d’un ailleurs et d’un autrement. Pour se prolonger dans la recherche d’autres modalités d’apparaître. L’auteur ne peut désirer s’impliquer dans un processus de création et créer une œuvre singulière que dans la mesure où celle-ci reste le miroir d’une singularité dont il est le porteur qu’il ignore encore et que l’œuvre lui révèle. C’est une manière fort habile de parler de soi en préférant parler d’autrui ou d’autre chose. L’affirmation de cet être-là différentiel réclame de notre part toute notre attention. Et d’oser, à notre tour, répondre aux intentions d’une œuvre nous oblige à la construction complice de notre regard empathique et à la méditation délibérée qui l’accompagne forcément. Ce qui ne va jamais de soi… 

Imperturbablement, logiquement, au gré des saisons, Siripoj Chamroenvidhya développe son œuvre. Ou plutôt la laisse se développer tant elle est cohérente, tant elle se renouvelle tout en s’affirmant. Et c’est avec un plaisir émerveillé que nous sommes convoqués aujourd’hui, une fois de plus, à constater cette aptitude à nous emmener dans un univers qui n’est, a priori, pas le nôtre mais qui le devient très rapidement puisqu’il parvient à nous troubler, à faire naître des émotions au plus profond de nous, à inspirer les mots de nos conversations, à insuffler des concepts rénovateurs. Son œuvre, assurée d’elle-même, ose tracer son chemin en cheminant solitaire. A la marge, il ne faut pas craindre de l’affirmer, de la complaisance des chapelles contemporaines. Un style assuré, aux débords parfaitement maîtrisés. Cette position se reconnaît à la façon particulière du créateur de décliner des climats intérieurs, personnels, certainement influencés par son histoire et ses origines. Et à sa volonté de partager quelques nécessités universelles. Cette délicate affirmation de soi se glisse subrepticement dans cette manière qu’il adopte de s’exprimer visuellement. De se débrouiller avec ce qui est lui arrivé, de ce qui a été vu autrefois, en utilisant maintenant des supports et des techniques à la fois référencées à la tradition et éminemment contemporaines. Ainsi, les jeux avec la consistance onctueuse des huiles et des encres, la matière moirée des supports en MDF, qui rappellent les laques de l’Extrême-Orient et ses représentations exquises, tellement raffinées. La sûreté des traits des calligraphies infiniment dépouillées qu’elles réussissent à présenter de leur sujet l’existence de la chose elle-même, les contours de sa représentation, l’esprit qui s’en dégage et les mots qui la décrivent en une formidable intuition cohérente. Les motifs – l’arbre, la montagne, le paysage, la rivière, la fleur à jamais printanière, ressemblent à des rêveries du Levant dont on saisit les vibrations dynamiques par des voluptueuses fluctuations alors que les traits sont pourtant figés à la surface de l’œuvre. Des éclats de lumière en dessinent d’autant plus efficacement les contours que ces fragments offerts à notre regard sont plongés dans le trouble des obscurcissements comme si l’on voulait activer notre vision en la forçant au discernement. Ces images-déchirures laissent fuser des éclats du réel. Leur surface sémantique facilite l’accès aux expériences intérieures. Cette force de suggestion, cette charge poétique, autorisent l’émergence de vérités provisoires, de réalités fluctuantes qui naissent de l’harmonie de chaque construction picturale proposée. Par ces qualités l’œuvre d’art quitte le domaine de la représentation pour devenir expérience, partage du sensible, relations. Résistance au réel. Et à ses découpages. Résistance donc, qui nous donne à voir cet impensable, cet invu, des lieux que nous connaissons pourtant – le viaduc de

la Jonction , le Rhône près de Chancy, l’Etang du domaine de Belle-Idée, le Wetterhorn et la jonquille novice, que nous n’aurions pas remarqués ainsi juste par nous-mêmes. Ces capacités nous aident à passer de l’insignifiance à l’évidence d’un sens plausible. Par cette façon d’aller chercher un bonheur visuel dans le quotidien, et la beauté dans la nécessité des choses, Siripoj fait surgir l’extraordinaire de l’ordinaire. Et dépasser le fait plastique pour atteindre à la poésie pure dans la connaissance de soi au monde. Fulgurance poétique. Condensation. Abstraction. Il fait surgir le réel à travers la toile. Pénétrer la matière des choses par ses traits, ses formes, ses couleurs. Et nos regards de s’émerveiller devant ces objets qui passent au langage. Qui veut communiquer son intériorité doit la « traduire ». Par une pensée mise en forme qui jamais ne renonce et revisite des lieux communs pour les transcender. Une manière de dépasser leur finitude ou leur absurdité, leur inachèvement. De résister par l’esthétique. Telle est l’adresse inouïe de Siripoj. Et nous apprécions sa manière d’habiter son présent, d’être absolument là pour travailler à l’invention de ses objets complices où des brins d’universel pourront venir s’enrouler aux plis maintenant dessinés, acquérant leurs charges poétiques dans cette vérité qui fera événement. Et c’est l’exercice de ce pourvoir qui entraîne des résistances, nous permettant de vérifier immédiatement leur pertinence. L’expression poétique, écrit François Jullien, naît de l’émotion suscitée par les rapports d’affinités qui relient la subjectivité humaine et l’ensemble des autres réalités qui lui sont extérieures. Je ne peux regarder une œuvre singulière et, stupéfié, la reconnaître que dans la mesure où cette œuvre est le miroir d’une singularité dont je suis le porteur encore inconscient et que l’œuvre me révèle. Ainsi, chaque œuvre d’art crée le climat dans lequel elle peut être comprise. Elle invente la forme qui convient parfaitement à son propos. Or, la vérité n’est jamais là où on l’attend. Et les œuvres ne vivent que des significations qu’on leur prête. Les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Là encore, une manière de parler de soi en préférant parler d’autrui ou d’autre chose. Ce qui ne va jamais de soi…

 

Jacques Bœsch

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« Doï Tung »

Né à Bangkok, Siripoj Chamroenvidhya a suivi une formation aux Beaux-Arts de Genève. Le dessin est son art de prédilection, le paysage, son point d’ancrage, en dépit des modes artistiques qu’il traverse et observe avec attention.

Habité par cette fascination pour la nature, il est passé progressivement de la peinture laquée synthétique aux tonalités intenses, au fusain de plus en plus délicat, presque évanescent.

Car ses paysages ne sont pas descriptifs mais vibratoires, tels le chant des oiseaux ou la lumière dans les feuillages. Il faut s’approcher puis reculer, pour prendre la mesure de cette expression délicate et personnelle. Comme si le trait exigeait une vision renouvelée, une acuité inhabituelle du regard.

L’abstraction n’est pas loin, les lignes et les volumes sont libérés de toute pesanteur figurative. Les sujets semblent prétexte à dégager le tracé courant sur le papier, à développer les structures de la composition, à révéler les éclairages et les contrastes des formes. Par la matière du grain, la liberté du trait et la subtilité des nuances, le travail de Siripoj Chamroenvidhya rend compte d’un état de captation poétique du monde. Son expression du paysage démontre une capacité particulière à saisir des éléments presque invisibles de la réalité. Son goût pour les sujets naturels reflète probablement une disponibilité au rêve, tout en développant une qualité picturale puissante et sûre.

Du fusain sur papier, Siripoj Chamroenvidhya est passé à un support étonnant : le papier bulle. Une peu par hasard, dit-il. En tentant d’utiliser cette matière d’emballage comme outil de transfert pour réaliser des monotypes, il constate que la première étape est la plus intéressante. En effet son dessin évolue vers une dimension nouvelle. Plus énigmatique, il laisse davantage place à la force de cette vision myope et aux irrégularités de la matière qui pixellise l’image. Les lignes d’horizons disparaissent au profit d’une immersion qui contraint à ajuster l’approche, oblige à régler la focale du regard et attire le spectateur dans un univers qui gagne en volume et en présence, apitoyant au statut d’objet.

Pour l’exposition du Musée national de Bangkok, il montre une série inspirée par la région de « Doï Tung », présentée lors d’une exposition personnelle à

la Galerie Andata Ritorno de Genève en 2007. 

Françoise Mamie 

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Quand la carte se passe du territoire parce que le trésor est de l’avoir dessiné

 

Je me souviens de cette visite d’un atelier du Grütli ou Siripoj Chamroenvidhya m’invita pour voir son dernier travail. Depuis que celui-ci avait pris possession du lieu, je m’attendais bien sûr  à ce que l’amplitude de l’espace, la qualité de la lumière ait une incidence sur sa pratique. Mais la pièce qu’il me montra ce jour-là me fit  l’effet d’une révélation. L’œuvre qui s’offrait à moi occupait la quasi-totalité de deux murs de l’atelier pour mesurer dans sa totalité 200 cm x 840 cm . Je reconnaissais évidemment un thème cher à son travail, le paysage déterritorialisé d’un contexte repérable, mais traité dans un langage formel trahissant avec subtilité l’origine asiatique de l’artiste. Un lieu donc, le Khor Chang, au milieu du golfe du Siam, une topique traitée avec la fiction perspectiviste de deux points de fuite. Des terres apaisantes comme apparaîtraient sans doute des îles longtemps cherchées, un petit matin dans les brumes de l’aurore, après avoir navigué des jours et des nuits à leur recherche. Comme si la cartographie était assimilée à une autre fonction quand la carte se passe du territoire parce que le trésor est de l’avoir dessiné.

Et surtout devant ces terres, l’eau, l’immensité de la mer. « Toute l’eau de la mer ne pourra pas… » disait Guy Debord en réponse peut-être à «l’océan, ô grand célibataire » de Lautréamont. La thématique aquatique est récurrente chez Siripoj Chamroenvidhya, elle lui permet de traiter l’espace sans autre que cette seule présence. Un certain nombre de dessins de formats oblongs suggèrent une immensité de par l’unique traitement en dégradé d’une multitude de petits traits horizontaux.

Hors, face à cette pièce « Horizon »….une chose m’apparut avec une grande évidence dans l’appréciation intuitive de ce travail que j’avais depuis longtemps. Le paradoxe de traiter du thème naturaliste de l’eau avec du bois calciné confère un aspect universaliste à son œuvre, l’artiste figure la mer avec des restes de feu puisque le fusain n’est rien d’autre que cela. « S’il faut faire au feu la part du feu, et seulement sa part, je m’y refuse absolument » disait André Breton. Siripoj Chamroenvidhya, quant à lui, traite par ses fusains des éléments essentiels du monde tels que le ciel et l’eau avec comme seuls moyens la présence du papier et l’ humilité du tracé du feu consumé.

Et chaque fois, quels que soient la proposition et le format, « rien n’aura eu lieu que le lieu  

Dans ces parages

                           Du vague

                                      En quoi toute réalité se dissout »1)

Joseph Farine

            Avril 2008

1)         Stéphane Mallarmé

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Dessins de la nuit

 

                                                                                « Ils sont célestes les yeux

que

la Nuit a ouvert en nous. »

Novalis, Hymnes à la nuit

C’est bien de l’Ouvert qu’il s’agit : dès le premier regard, les dessins de Siripoj Chamroenvidhya nous invitent à une promenade dans la nuit qui nous emmène au plus près de nous-mêmes.

C’est de la matière même du fusain que surgissent les étoiles, scintillement jailli de la densité du noir, lumière qui fait irruption du papier lui-même dans l’obscurité veloutée du dessin. La nuit est douce dans les dessins de Siripoj, mais elle est aussi exigeante : elle nous questionne sur notre présence dans l’être au monde, elle fait basculer nos repères tout en maintenant notre rapport au réel : où finit la terre et où commence le ciel ? Sommes-nous près d’un corps ou près des étoiles ? Ces corps célestes sont-ils une perception sensorielle pure de la matière du dessin ou sont-ils produits par notre imagination qui en fait une interprétation consciente ? Impossible de le dire, car le travail de Siripoj ne sépare pas le sensible et l’intelligible. Il est « 1) en rapport à un mystère au cœur de la matière », il « dissout la distance entre matière et pensée et se met à l’écoute. » Son œuvre est de l’ordre de la pensée en tant que processus multiple et entier.

 « 2) Derrière les masques que nous inventons, il y a la nuit, et cette nuit nous parle dans une langue que nous n’avons pas encore reconstituée. » Les dessins de Siripoj parlent, et c’est pour nous emmener dans l’exploration d’un espace où il n’y a plus ni intérieur ni extérieur, dans un mystère cosmique extrêmement généreux, ouvert à quiconque se laisse toucher par ce surgissement de texture.  Il crée l’atmosphère où le mystère peut faire effraction.  Il nous offre la possibilité d’écouter  avec les yeux le secret très personnel dont nous parle la nuit.

Marie Dominique Kessler, mai 2009

1)                       Fabrice Midal, Petit traité de la modernité dans l’art

2)                       Alain Jouffroy, Une révolution du regard

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Une étoile n’a pas besoin d’être nommée pour briller

Ni les étoiles du fond du firmament,

Ni les toiles nocturnes

Qui font le cinéma des salles de jour

Ne sauront dire jamais

Le vertige irrépressible,

Irrésolu, irrésistible

De la fascination que représente

Un astre qui brille encore

Alors qu’il est mort depuis longtemps.

Dès lors comment s’étonner, d’un peintre à la palette glacée de bleu,  qui après avoir peint pendant deux ans des galaxies, a fini par écrire humblement en petits caractères sur un très grand tableau représentant toutes les étoiles connues jusqu’alors scientifiquement : « J’espérai l’extase, je n’ai eu qu’un supplément de détachement. » 1)

Siripoj Chamroenvidhya a levé son regard vers le ciel un peu de la même manière, après avoir contemplé principalement, voir obstinément la ligne de l’horizon dans de très nombreuses oeuvres. De cette trajectoire céleste il nous rapporte alors des images d’un noir qui lui est cher et toujours en appel de lumière.

« L’étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles » disait Rimbaud. Et Nerval, quant à lui écrivait « Ma seule étoile vit. »  Siripoj Chamroenvidhya a pris le parti d’en dessiner la multiplicité tant il est vrai qu’une étoile n’a pas besoin d’être nommée pour briller.

 

                                                                                              Joseph Farine

 

1) Jacques Monory

 

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JE VOIS L’ASIE UN PEU COMME JE VOIS L’INCROYABLE

Aux artistes d’Andata.Ritorno partant debout

thaïlandisés sur les bords du Mekhong

A bec d’azur du pif content

qui créchait côté de Bangkok

sur les midnights à moitié jaunes.

A cela, je vous laisse le Triangle d’Or

et le Doi Tung.

Ne me demande pas un texte introductif,

mon ami Siripoj, je ne sais qu’écrire de la poésie,

à prendre ou à laisser.

A prendre l’air peut-être

du côté de

la Thaïlande ,

en l’occurrence. 

 

Ne me demande pas

d’écrire sur une collectivité

d’artistes

alors que je pense

que par essence

l’art est une question

d’individualité.

La seule réponse  

que je puisse humblement

donner à ta demande

c’est de te parler

de ce voyage

intrinsèque et intérieur

qui est l’entité même de l’art

et te dire à toi et à vous tous,

artistes amis, que

l’art sera toujours

et à jamais

une invitation

à renouveler

les visions du monde

pour le bonheur

de l’éternité

à perpétuer

sans cesse.

Charles Farine - 14.04.2010

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